Par-delà les chiffres

REPÈRES DANS LE DÉBAT, ALTERNATIVES DANS LA CONTRAINTE

Par Jean-François Spain, blogueur, graffici.ca
Jean-François Spain enseigne au Cégep de la Gaspésie et des Îles à Gaspé. Il collabore notamment avec l’Institut de recherche en économie contemporaine de Montréal et nous offre ses réflexions chaque mois, sur GRAFFICI.CA.

Jean-François Spain enseigne au Cégep de la Gaspésie et des Îles à Gaspé. Il collabore notamment avec l’Institut de recherche en économie contemporaine de Montréal et nous offre ses réflexions chaque mois, sur GRAFFICI.CA. Photo : Gracieuseté

GASPÉ, mai 2015 — Participant, depuis peu, à ce nouveau blogue de GRAFFICI.CA, je me prêtai de mon mieux à la réflexion publique en y présentant le fruit vulgarisé de quelques travaux sur le développement économique régional et national. Or, quelle ne fut pas ma surprise de lire un collègue blogueur discourant sur les vertus de l’austérité que le gouvernement Couillard était encore trop timide dans son entreprise de contraction des services publics.

Trop timide? Qui ose, après avoir reçu des soins de santé gratuits, des services d’éducation gratuits jusqu’au niveau supérieur (Cégep), qui ne paye pas à sa juste hauteur les services de voirie (confection, entretien, déneigement), qui paye les plus bas tarifs d’électricité du continent, qui a envoyé ses enfants à la garderie pour sept dollars par jour en tarifs universels, profité des services des CLC, CRÉ, CLÉ, des agences de santé, des commissions scolaires, tous des organismes de planification du développement régional, de l’assurance stabilisation des revenus agricoles, j’en passe est des meilleures… qui ose dire que l’État ne comprime pas encore assez?

Que représentent les services publics de l’État québécois sinon que les meilleurs remparts contre l’indigence, l’humiliation et l’isolement économique? Ne sommes-nous pas les mieux placés pour le comprendre?

La Gaspésie, qui aura de tout temps laissé le soin aux marchés extérieurs et boursiers dicter l’orientation de son développement économique avec ce que cela suppose de logique casino, spéculative et délétère. La Gaspésie, qui aura vu la valeur au marché de ses produits de base dicter la fermeture de ses structures industrielles, forçant l’exode de sa population active, le vieillissement du reste de ses habitants, et consolidant le manque d’intérêt des 15-24 ans à envisager l’avenir sur leur terre natale.

Cette même logique de marché, ayant laissé comme héritage des ressources naturelles épuisées. Et l’État en ferait trop?

La désinformation génère souvent ce manque de distinction, cette confusion entre analyses critiques et divertissement. Il n’a pas lieu de s’étonner d’entendre encore que cette logique casino est la meilleure pour assurer le bien-être collectif par l’exploitation de notre pétrole, de notre alumine, de nos capacités éoliennes, de nos fruits de mer et de notre forêt… et bientôt de nos services publics sous prétexte que le privé est plus efficace que le public.

L’héritage de cette logique n’est-il pas encore assez clair qu’il faille lui en donner plus? Le constat que la Gaspésie est la deuxième région la plus pauvre du Québec ne confirme-t-il pas l’impasse de cette logique de marché à répartir équitablement la richesse collective pourtant générée par nos efforts et notre travail communs, et à partir de nos richesses naturelles.

Qu’est-ce qu’il faudra encore? Que ceux qui osent prétendre que l’État est encore trop timide se lèvent et s’assument : qu’ils coupent leur carte d’assurance maladie et qu’ils payent dorénavant pour leurs soins de santé, qu’ils remboursent jusqu’au moindre sou leurs frais de garde, leurs années de scolarité, les services des organismes ayant œuvré pour leur mieux-être depuis 50 ans. Qu’ils assument des frais d’électricité à 24 ¢ le kilowattheure (faites le calcul sur votre facture…).

Que ces gens aillent voir tous les « snow birds » du Québec qui reviennent au pays après 5 mois et 30 jours exactement pour ne pas perdre le privilège de l’assurance maladie collective, témoignant ainsi de leur appartenance à une nation qui les a pourtant enrichis. Ces mêmes personnes qui constatent les coûts des soins de santés et d’éducation au privé dans les États-Unis, pays des plus grandes inégalités sociales du continent.

Qu’ils se lèvent encore, ceux qui ne comprennent pas que ce sont les États qui ont racheté la dette des grandes banques du monde en 2008 alors que ces dernières étaient acculées à la faillite pour avoir manqué de jugement et joué au casino avec l’épargne des populations. Ces mêmes banques qui, depuis la transaction, imposent la rigueur budgétaire aux États. « Maintenant que vos cotes de crédits sont très élevées (pour avoir socialisé des dettes qui étaient pourtant privées), vous devez rapidement atteindre le déficit zéro. À défaut de quoi, nous augmenterons les taux d’intérêts sur vos emprunts. »

Après avoir diminué les conditions de travail de l’ensemble du marché de l’emploi, facilité l’accès au crédit pour la consommation. Après avoir fermé des usines sans se préoccuper des impacts sociaux et environnementaux de ces actions. Après avoir endetté les États pour racheter leurs dettes... Ces mêmes banques cherchent aujourd’hui à nous obliger à payer pour nos services publics, de sorte qu’elles puissent accumuler encore davantage de capital issu de notre travail. Voilà ce qu’est le projet d’austérité. Et ce serait là un projet porteur d’avenir?

Pour en finir avec les inégalités sociales causées par le marché, il faut bien comprendre que les services offerts par l’État représentent, évidemment, le meilleur moyen pour une population de bénéficier de services de qualité, à la fine pointe et étonnamment efficaces peu importe l’endroit ou l’on choisit de vivre sa vie, et ce, presque entièrement gratuitement. Que l’on soit à Grande-Vallée ou à Montréal, de la classe moyenne ou pauvre, nous sommes tous égaux devant ces professionnels. Les services publics nous permettent un bien-être collectif et un niveau de vie sans précédent sur l’ensemble du territoire québécois. Et c’est précisément ce que vise à casser le gouvernement Couillard qui s’est rangé contre sa population en se mettant entièrement au service du capital financier afin de lui offrir un Québec aux poings et aux mains liées, appauvri et sans représentants dignes de notre nation. C’est un projet qui abdique face à l’avenir.

Se faire le chantre de ce projet de diminution et de rapetissement de l’unicité nationale et de l’enrichissement collectif relève ou bien de la mal honnêteté intellectuelle, ou bien de la désinformation, ou bien du pur divertissement.

Ce n’est certainement pas en se rangeant du côté des vaincus que nous réussirons à faire émerger du territoire des femmes et des hommes fiers, dignes et prêts à dialoguer avec le monde à partir d’un esprit collectif assumé, optimiste et résolu.

Se ranger du côté des intérêts privés, c’est abandonner l’avenir de nos enfants aux mains de ceux qui veulent tous nos biens, qu’ils soient issus de nos richesses naturelles ou des services normalement offerts à une population qui se respecte. C’est se ranger contre le bien-être collectif et c’est refuser de se battre pour que nous puissions encore offrir à nos enfants un avenir stimulant, enrichissant et prospère en région.

Les Québécoises et les Québécois ne sont pas allergiques à la richesse, comme certains le prétendent, mais ils sont allergiques à la richesse mal répartie. En d’autres mots, nous sommes tous d’accord avec l’enrichissement. Pourvu que tous y aient accès.

Ne serait-il pas plus important et appréciable de travailler à clarifier les enjeux plutôt que se camper dans une position idéologique? Ne serait-il pas profitable pour tous de faire converger les réflexions sur des alternatives crédibles et rigoureuses face aux contraintes récurrentes auxquelles la région est toujours confrontée? Avancer ensemble en réfléchissant aux valeurs derrières nos propositions, y incluant les angles morts, assurerait une solidarité et une voix au chapitre.

S’enfoncer dans la logique contraire ne relève t’il pas du divertissement, consistant à se voiler derrière des réponses mâchées d’avance, dans le débat polarisé (pour ou contre), nous faisant ainsi perdre un temps précieux alors même qu’il faut se doter de repères dans le débat pour émanciper des alternatives dans la contrainte?

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À PROPOS DE L’AUTEUR
Jean-François Spain enseigne au Cégep de la Gaspésie et des Îles à Gaspé. Il collabore notamment avec l’Institut de recherche en économie contemporaine de Montréal. Il blogue sur GRAFFICI.CA chaque troisième mercredi du mois à propos de questions portant sur notre économie régionale.

NOTE DE LA RÉDACTION
Les blogueurs sur GRAFFICI.CA ne sont pas à l'emploi de l'entreprise. Ils ont tous accepté de s'engager, bénévolement, pour apporter une diversité de point de vue dans notre média. Les opinions véhiculées dans ces textes n'engagent que leur signataire. Il en va de même pour les lettres ouvertes.

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