Santé, services sociaux et communautaire

Rouler pendant 5 heures pour des broches

Par Johanne Fournier, journaliste, graffici.ca
Depuis onze ans, le Dr Gaston Lepage est le seul dentiste à pratiquer en Haute-Gaspésie. Il ne peut accepter de nouveaux patients depuis 2005.

Depuis onze ans, le Dr Gaston Lepage est le seul dentiste à pratiquer en Haute-Gaspésie. Il ne peut accepter de nouveaux patients depuis 2005. Photo : Johanne Fournier

SAINTE-ANNE-DES-MONTS, Mars 2019 - Si la situation n'est pas enviable pour les Gaspésiens qui doivent consulter leur dentiste, elle l'est encore moins pour ceux qui ont besoin de soins orthodontiques. Si on fait exception de deux généralistes offrant de l’orthodontie de base, les services d’orthodontie spécialisée n’existent pas en Gaspésie. Le service le plus proche? Rimouski. Cela représente donc cinq heures de route pour un habitant de Percé qui doit consulter son orthodontiste.

«On a des appels à tous les jours », indique le dentiste Gaston Lepage, de Sainte-Anne-des-Monts, qui compte 3 000 patients. Pour recevoir des services dentaires, les gens de la Haute-Gaspésie doivent rouler vers New Richmond, Matane, Amqui, Mont-Joli ou Rimouski.

 M. Lepage a déjà accueilli trois jeunes dentistes dans sa clinique. « Ils n'ont pas de dépenses, explique-t-il. On sépare un pourcentage sur les revenus. C'est une pratique courante chez les jeunes dentistes. Ça demande beaucoup d'investissements. S'ils décident de s'en aller, on a formé du personnel qui ne reste pas. » De plus, la situation crée un nouveau problème de patients orphelins. Pour lui, la formule idéale serait de louer un espace à un autre dentiste à même le bâtiment qui abrite sa clinique et dont il est propriétaire. Il le fait déjà pour un denturologiste. 

Au Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) de la Gaspésie, on assure prendre la situation au sérieux. «C'est un dossier sur lequel on travaille avec le ministère de la Santé, confirme la directrice générale adjointe, Johanne Méthot. Avec les élus, il y a aussi eu des échanges pour trouver des alternatives. On regarde ce qu'on peut mettre en place pour faciliter le recrutement. »

Le CISSS envisage de mettre à la disposition des nouveaux dentistes un environnement physique et des équipements afin de réduire leurs charges financières. Mais encore là, Mme Méthot se souvient que, dans les années 1980, des locaux et des équipements avaient été rendus disponibles dans le secteur de Gascons-Port-Daniel, mais sans résultats.

Carl Pelletier est revenu s'établir à SainteAnne-des-Monts en 2008. Consulter un dentiste est un véritable casse-tête tant comme citoyen que comme entrepreneur. Il parcourt les 400 km aller-retour qui séparent SainteAnne-des-Monts de Rimouski pour consulter sa dentiste. «C'est une journée, se désole-t-il. Ça coûte 50$ de gaz et il faut manger là. Je trouve ça épouvantable de faire quatre heures de char pour me faire plomber une dent! »

Il juge la situation d'autant plus inadmissible que les besoins en santé dentaire sont plus grands qu'avant. « Pour que ça débloque, faudra-t-il que quelqu'un meurt d'une dent infectée à Sainte-Anne-des-Monts parce qu'il n'y a pas de dentistes? », imaginet-il, sans évidemment souhaiter qu'un tel drame ne survienne.

La situation n'est pas sans conséquences pour les employeurs. En juin, la Chambre de commerce de La Haute-Gaspésie a mené un sondage auprès de ses membres. Pour 76% des répondants, la pénurie de dentistes a des répercussions au sein de leur organisation. Dans 65% des cas, ils ont de la difficulté à remplacer leurs employés qui doivent s'absenter. Pour 93% d'entre eux, ces employés sont absents pour la journée puisqu'ils représentent une proportion de 60% à devoir rouler plus de 200 km pour recevoir des soins dentaires

«Les entreprises se retrouvent devant deux choix : elles remplacent l'employé pour cette journée ou elles diminuent leurs activités, explique le président de la Chambre, qui est aussi directeur de l'organisme La Croisée à Sainte-Anne-des-Monts. Ce sont des coûts importants! » Selon Steve Ouimet, les travailleurs autonomes sont perdants. « Je pense au serrurier qui est obligé de fermer une journée », fournit-il comme exemple. Des répondants ont aussi mentionné que la situation avait des impacts sur la conciliation travail-famille. D'autres estiment que c'est ce qui expliquerait le départ de certains nouveaux arrivants.

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