Par-delà les chiffres

LES NAUFRAGÉS

GASPÉ — La Gaspésie est pauvre. En fait, c’est la deuxième région la plus pauvre au Québec d’après le dernier classement de l’Institut de la statistique du Québec (ISQ).

En plus, 28 de ces 47 municipalités étaient classées dévitalisées par le MAMROT (ministère des Affaires municipales) en 2008. Forte de ces agréables statistiques, elle se targue aussi d’avoir une population parmi les moins éduquées du Québec – 25 % de notre population n’avait pas de diplôme en 2012 — et son âge moyen est parmi le plus vieux de la nation, soit 50 ans par rapport à un peu moins de 42 ans pour le Québec selon des données publiées en 2014 par l’ISQ.

De cette incomplète analyse, nous pourrions conclure que non seulement la Gaspésie est pauvre économiquement, mais qu’elle semble aussi l’être en général. Peu encline à attirer la jeunesse – solde migratoire négatif de 369 personnes en 2013-14 (ISQ, 2015) —, souvent source de dynamisme en région, elle ne semble plus posséder assez d’emplois stables assurant à ces jeunes un avenir sur notre territoire.

Cependant, il y a bien ça et là quelques initiatives ponctuelles, du tourisme ou de l’alimentaire par exemple, qui la font rayonner. Ces dernières ont d’ailleurs une portée surprenante par rapport à leurs capacités réelles à structurer l’espace économique. C’est dire à quel point, en Gaspésie, avec peu on sait faire beaucoup. Mais est-ce là un réflexe qui nous sert bien?

La Gaspésie n’est pourtant pas pauvre de ses ressources naturelles. On s’obstine encore à nous confirmer son potentiel pétrolier, éolien, minier. Il doit bien s’y trouver quelque chose puisqu’on y investit des millions pour le démontrer.

Paradoxalement, malgré sa situation géographique, on ne parle presque plus de son potentiel maritime ou encore forestier et agricole. Elle en a déjà eu des emplois dans ces domaines, mais elle en perd constamment, 1 500 entre 2007 et 2014 selon Desjardins, et n’en possède que trop peu pour assurer une réelle vitalité économique. Son taux de chômage étant de 17,5 % en février 2015 selon l’ISQ. Qu’en est-il?

Serait-il possible que la Gaspésie, malgré d’imposantes ressources naturelles — représentant les principaux vecteurs de stabilisation et de diversité économique — n’en contrôle pas le développement? Serait-il possible que l’on ait créé depuis 200 ans des emplois en Gaspésie reliés à l’extraction de ses ressources primaires, mais qu’aujourd’hui, les ressources se font plus rares, et les emplois aussi?

Serait-il possible que la population gaspésienne n’aie jamais eu le contrôle ni sur le rythme d’exploitation, ni sur les façons de faire, ni sur la richesse générée par cette exploitation.

La Gaspésie a pourtant généré des centaines de milliards de dollars en 200 ans, la Gaspésie, mais force est d’admettre qu’elle n’a jamais eu accès à cet argent.

Ne maîtrisant pas son domaine économique, elle se trouve encore aujourd’hui à la remorque d’initiatives de développement orchestrées de l’extérieur de ses terres.

La résultante de cette économie non planifiée, abandonnée aux seules forces du marché, d’une population au service du profit d’autrui, d’une économie d’extraction de ressources primaires sans valeur ajoutée (2e et 3e transformation), d’une incapacité à engranger la richesse financière créer par sa population… la résultante, c’est une population de manœuvres ayant une faible scolarisation, dépendante des aléas du marché des ressources primaires et de l’État pour survivre. Une population n’ayant pas planifié son développement économique qui n’a plus les moyens, aujourd’hui de subvenir à ses propres besoins. Car, pendant que l’on fêtait loin de la Gaspésie avec les milliards qu’elle générait, ici, on avait des emplois. La résultante, c’est une région dépossédée de ses moyens, dépendante de l’extérieur pour assurer sa subsistance. Des ressources naturelles pour les gens d’ici?

Aujourd’hui, notre économie n’a pas les moyens de ses ambitions. Nos ressources naturelles renouvelables sont en crise; alors on se tourne vers nos ressources non renouvelables, tel un naufragé s’accrochant au dernier morceau de bois flottant d’un navire coulant dans la tempête, pour réussir à survivre. Or, le pétrole, l’alumine et le calcaire sont tous non renouvelables.

Entendre une partie importante de notre élite économique et politique régionale applaudir lorsque l’on nous propose de développer des ressources non renouvelables sous les mêmes prérogatives que celles ayant précipité notre navire en pleine tempête nous démontrent à quel point nos capitaines sont ivres, ou aveugles, ou les deux.

Ils ont en tout cas abdiqué face à leurs responsabilités politiques puisqu’au lieu de s’informer correctement sur l’état du bateau, la météo, lire avec justesse les cartes marines et le ciel pour comprendre la destinée du navire, ils semblent s’enfermer dans leurs quartiers, espérant que la tempête ne fera pas trop mal.

Entendre nos élites locales se faire les complices et les entremetteurs d’un modèle démobilisant et plombant notre avenir relève ou bien du cauchemar, ou bien d’un très mauvais film.

Car elle fera mal la tempête, et encore plus cette fois-ci, puisqu’une fois épuisées, ces ressources non renouvelables n’en créeront définitivement plus, des emplois; et la richesse financière assurant la transition économique et la gestion des changements climatiques sera encore une fois dilapidée au profit d’autrui, perte des moyens de transport compris.  

Ce mode de navigation aveugle et mortifère, ce modèle économique, plutôt que de mettre l’emphase sur nos capacités endogènes à planifier notre devenir, renvoie directement aux circonstances du colonialisme économique dont la résultante principale cimente notre dépendance et fragilise notre démocratie et notre économie. C’est au bris de contrat social auquel on nous convie.

Ils n’ont peut-être pas toutes les compétences pour être de bons capitaines, soit. Mais l’intervention politique commande toujours une réflexion approfondie et une analyse détaillée de l’ensemble des éléments contenus dans les projets si l’on veut les transformer en réalité convergeant vers le bien-être collectif actuel et sur le temps très long.

Considérer la seule création d’emplois en analyse économique relève de l’imposture démocratique et désolidarise les Gaspésiens de l’avenir de leurs enfants.

Comme quoi, la richesse première d’une population sera toujours et avant tout son niveau d’éducation.


À PROPOS DE L’AUTEUR
Jean-François Spain enseigne au département de Tourisme d'aventure au Cégep de Gaspé. Il a été chargé de recherche en matière économique pour le Centre d’initiation à la recherche et d’aide au développement durable (CIRADD).  Il bloguera sur GRAFFICI.CA chaque troisième mercredi du mois à propos de questions portant sur notre économie régionale.

8 commentaires
Thapanee Wadee a écrit le 24 septembre 2018

Une très bonne journée à vous, je m'appelle Thapanee Wadee de Thaïlande. Avez-vous cherché un prêt? Avez-vous besoin d'un prêt personnel ou professionnel urgent? Contactez Mme Jennifer Roberts Cabinet de prêt avec numéro de contact :+1(480)939-8543. Elle m'a aidé avec un montant de prêt de 5.000.000.00 bed après avoir été volé environ 150.000 ฿ par un homme prétendant être un prêteur de prêt légitime mais aujourd'hui je suis reconnaissant à Dieu de m'avoir aidé à rencontrer cette prêteuse légitime Mme Jennifer Roberts qui a ramené le bonheur dans ma vie. Pour tous ceux qui ont besoin d'aide financière, veuillez contacter cette entreprise par e-mail:jenniferrobertsloanfirm46@gmail.com ou jenniferrobertsloanfirm46@outlook.com

Christian Fraser a écrit le 19 mars 2015

Merci à Jean-François Spain pour cette revue et mise à jour des faits socio-économiques et cette réflexion de fond sur le mode d’exploitation de nos ressources naturelles. C’est un rappel à l’ordre qui dérange et dont nos élu(e)s devraient prendre acte. Au lieu de voir ici un manque de proposition concrètes, je vois plutôt un appel à la prise en main qui complète bien l’appel à la mobilisation et à la solidarité lancé par Pascal Alain sur le blog du 19 mars. Franchement, messieurs, vos propos sont riches et s’adressent à l’intelligence. Bravo pour ce leadership. Plusieurs initiatives à court terme sont envisageables mais qu’en est-il des solutions à long terme qui impliquent une forte prise en main de notre économie régionale? Une question qui demande une réflexion plus profonde et beaucoup de courage pour lancer le chantier. Pas facile de renverser la vapeur, surtout quand le gouvernement actuel attaque nos leviers économiques. Je n’ai pas de réponses faciles, mais je souhaite participer à ce chantier de prise en main. Christian Fraser, Maria.

ghislain smith a écrit le 18 mars 2015

Très bon article Jean-François Je reconnais là ta grande intelligence et ta capacité d'analyse. Et même si je me sens un peu comme l'incompétent de l'histoire ou l'imbécile sympathique sans vision de M.Éric Boucher, je pense que ce blog sera toujours très intéressant à lire. Bravo

J. Bernatchez a écrit le 18 mars 2015

Un ami, enseignant de longue date à la commission scolaire des Chics-Chocs, me racontait qu'il faudrait informer les jeunes sur les professions à faire s'ils veulent demeurer et aider leur région à se développer. Malheureusement, ce n'est pas ce que l'on fait dans les écoles, où l'on prône la liberté de choix, comme s'il n'y avait aucune urgence à occuper le territoire. Le saignement pendant ce temps continue et s'envenime même. L'économie est contrôlé par quelques fonctionnaires et pensionnés, agrémentés d'expatriés amoureux de la région. Pendant ce temps, 90% de ma classe de secondaire 5 s'est installée ailleurs au Québec, surtout dans les grands centres. Le voulaient-ils vraiment? Plusieurs aimeraient revenir mais ne savent pas comment, le télétravail étant encore trop marginal et non encouragé par les employeurs. Leur CV souvent très garni avec bac, maîtrise et plus. Comment accommodé ces travailleurs en Gaspésie? Personne ne le sait. Ils n'iront pas faire des filets de poisson ni bûcher dans le bois. La Gaspésie vivra une période très dure démographiquement, où chaque décès ne sera pas remplacé ni par une naissance ni par l'immigration. Les sommes considérables de taxes non perçues tueront plusieurs petites municipalités, ainsi que leurs services. Le processus est maintenant enclenché. La Gaspésie se métamorphosera en lieu de retraite.

Eric Boucher a écrit le 18 mars 2015

Même dans les projets actuels d'exploitation des ressources naturelles non-renouvelables; les élus salivent tellement à la possibilité de quelques emplois temporaires qu'ils ne sont même pas foutus de négocier des redevances dignes de ce nom. Même le mot semble faire peur. De VRAIES redevances permettraient de créer un fond de diversification économique pour le soutien et la création d'entreprises UNIQUEMENT en lien avec les énergies et ressources renouvelables du territoire comme par exemple le pétrole à base d'algues; l'énergie marée-motrice; la bio-méthanisation; l'éolien de haute-mer. Des dizaines d'avenues possibles. Mais pour ça, il faut être à l'avant-garde de la recherche en créant un organisme comme le Techno-centre éolien(mais en plus visionnaire...) pour toutes les énergies vertes. Afin qu'ENFIN la Gaspésie sorte du cycle de la mendicité des emplois.

Benoit Trépanier a écrit le 18 mars 2015

Et vous M. Boucher, qu'est-ce que vous proposez ?

Eric Boucher a écrit le 18 mars 2015

De la belle masturbation intellectuelle sur ce qui a été dit mille fois mais aucune proposition... Les Gaspésiens continuent d'élire et de choisir, aux postes de pouvoir, de réconfortants et sympathiques imbéciles d'ici, sans vision, qui leur ressemblent, alors qu'ils devraient accorder une meilleure oreille aux idées fraîches des intellectuels d'ici et d'ailleurs qui choisissent de revenir ou de s'établir ici.

Gaston Langlais a écrit le 18 mars 2015

Bonjour, Aujourd'hui on récolte le résultat de 45 années de peur, de soumission, d'aplaventrisme et d'attitudes obséquieuses de la part de nos dirigeants passés et actuels. On a pas su se faire respecter par manque de colonne vertébrale. C'est comme ça qu'un peuple disparait Gaston Langlais - Gaspé.

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